mardi 27 février 2007

Jeudi 28 décembre 2006 : Festival Notre-Dame de la Paix à Popomguine (Sénégal)

Partant de Dakar vers l'est, je décide de faire un petit détour par Popomguine. Il paraît qu'il y a là une petite communautés de 5 frères de Saint-Jean et je compte trouver chez eux le calme qui contrasterait avec l'effervescence de la capitale du Sénégal et me permettrait de reprendre le rythme des Exercices Spirituels.
A l'entrée du village où je demande mon chemin au premier groupe croisé, je suis très étonné de voir que la jeune fille qui monte dans la voiture pour m'accompagner porte un t-shirt avec une croix barrée d'un grand "Jesus loves you". Est-ce un village entièrement catholique ?
Le Frère Louis-Marie, responsable de la communauté, m'éclaire : "Ce village de 2 000 âmes compte 200 chrétiens seulement mais il y a en ce moment, et comme chaque année depuis 3 ans, le festival Notre-Dame de la Paix. Ce festival rassemble en fin d'année les jeunes du diocèse de Dakar qui souhaitent fêter la nouvelle année avec Jésus (car Jésus aime la fête) et qui peuvent ainsi se rencontrer."
Il s'agit en quelque sorte de JMJ locales. Je viens donc de perdre la brebis de la tranquillité mais c'est au moins la rencontre de 10 jeunes brebis sénégalaise que je viens de trouver.

Le festival alterne les temps de rencontres globales et de rencontres en plus petits groupes avec des phases de détente qui sont l'occasion de rencontres plus directes entre les jeunes.
Ici aussi je remarque qu'un effort particulier d'inculturation est fait :
- Les discussions en groupe sont des "causeries" où l'un des frères joue le rôle d'un chef de village exposant les faits et donnant la parole intelligemment pour permettre d'avancer grâce aux contributions de chacun
- A la veillée, l'un des frères, déguisé en vieillard et revêtant les habits traditionnels, rassemble quelques jeunes autour de lui pour conter à la manière Africaine la légende du fils prodigue pendant qu'un autre frère l'accompagne des douces notes de la Kora.

A l'issue d'une causerie sur le thème "La prière, pourquoi ? comment ?" qui m'intéressait particulièrement et où j'avais dû me présenter, l'un des jeunes, Alain (à la gauche du frère sur le film), intrigué par mon projet vint se présenter et me pose quelques questions. Je réponds puis, plus par politesse que par véritable intérêt d'abord, j'essaie de savoir ce qui l'a amené ici.
Très rapidement, je me rends compte que sa foi est immense car chacune de ses paroles, chacune de ses pensées, chacun des actes qu'il décrit, il les rapporte à Dieu, à Jésus ou à Marie.
Cette foi que je trouve si puissante, il ne l'a pas toujours eu. Il l'a d'ailleurs pendant longtemps laissé de côté mais après la mort tragique d'un de ses amis, il a fait un examen de conscience et a compris qu'il était vain de vivre pour soi-même et s'est efforcé de vivre pour Dieu, renonçant avec difficulté mais avec persévérance à toutes ses anciennes habitudes vaines.

Comme il me racontait avec simplicité sa conversion, un autre jeune, Emmanuel, athlétique et vêtu en hip-hopper, armé d'un sourire jusqu'aux oreilles, vient le saluer d'une claque retentissante dans le dos.
S'adressant à moi , il m'annonce de but en blanc : "Lui et moi, avant on se frappait. En fait on se tapait jamais directement car on était des caïds. On avait chacun notre bande et c'est nos bandes qui se castagnaient à notre place. Moi j'étais super respecté dans le quartier. Tout le monde savait que j'étais chef de gang. Et même encore aujourd'hui on me respecte. Personne ne touche à un de mes cheveux ou à celui de mes sœurs."
Un peu inquiété par cette entrée en matière, je lui explique que je ne m'intéresse pas aux cheveux de ses sœurs et je l'encourage à continuer à me raconter sa vie et ce qui l'amène ici.
Emmanuel a été chef de gang pendant de nombreuses années, allant de plus en plus loin dans la violence et la gravité de ses délits. Mais pendant tout ce temps, afin de donner le change et de faire plaisir à sa mère, il continue à servir la messe le dimanche.
Un jour, alors qu'il servait tranquillement la messe, il reconnaît dans l'assemblée une personne que sa bande avait agressée la veille. La première pensée qui lui vient alors est la suivante : "Si cette personne que j'ai agressée hier me reconnaît en train de servir la messe, c'est sûr qu'elle va perdre la foi : je ne peux plus continuer comme cela."

L'histoire ne dit pas s'il a hésité longtemps entre les 2 options qui se sont alors offertes à lui pour ne plus continuer comme cela mais le résultat est que cet homme qui avait été un chef de gang si acharné est aujourd'hui toujours aussi acharné mais au service de Dieu. Actuellement, il essaye d'écouter où Dieu l'appelle. Comme il aime le voyage, il espère être appelé à être missionnaire. Il pense qu'ainsi nous aurons l'occasion de nous revoir en Europe car "Désormais c'est l'Afrique qui doit venir évangéliser l'Europe".

Notre discussion passionnante est malheureusement écourtée. Alain et Emmanuel, les ennemis d'hier, doivent rejoindre la scène sur laquelle leur groupe de musique évangélique doit se produire devant un parterre de fans surexcités.

mercredi 14 février 2007

Dimanche 24 – Lundi 25 décembre 2006 : Noël à Dakar

L'église de Saint-Pierre des Baobabs où nous arrivons 2 heures avant le début de la messe est déjà aux trois quarts pleine. Inculturation architecturale, il s'agit d'une case traditionnelle géante dont les portes coulissantes permettent une aération maximale. Indispensable dans ce pays où il fait froid lorsqu'il fait 20°.

Tous les fidèles ont mis leurs plus beaux habits et ma chemise froissée, mon pantalon qui porte les stigmates de cambouis de mes mésaventures mécaniques et mes baskets Adidas me font un peu honte.
Mais je ne vais pas pouvoir me cacher car Eduarda tient à ce que je profite au mieux de la célébration et tasse à grand renfort de rires tout le banc du premier rang afin que nous nous y installions. Heureusement, j'ai déjà pris un coup de soleil et personne ne note le changement de couleur qui accompagne mon sourire crispé.

Quelques révisions de chants entraînants en wolof plus tard, je ne regrette pas les efforts d'Eduarda pour nous placer aux premières loges du traditionnel mime/théâtre de la Nativité par les enfants. Ils sont une bonne cinquantaine, vêtus dans les habits traditionnels et le petit Jésus babille tant qu'il peut (s'il feint de commencer à pleurer, Eduarda fait un bruit de suçon avec sa bouche, il se calme et les trois bancs derrière nous éclatent de rire).
Le reste de la célébration est assez semblable aux messes de Noël de France, quoique un peu plus longue, mais la chorale et les musiciens tiennent l'auditoire éveillé malgré l'heure tardive.

Le lendemain, je retourne chez les Faye pour partager le déjeuner de Noël. Pour des raisons obscures de grippe aviaire, un poulet farci a remplacé la traditionnelle dinde mais c'est délicieux et à l'ombre du manguier les mines réjouies des enfants Faye et des amis de tous horizons qui ont été conviés prouvent que les talents culinaires d'Eduarda dépassent la puissance des endémies internationales.En quittant Dakar, j'embrasse les enfants puis je salue les parents. Au revoir Maman Eduarda, au revoir Papa Georges. Cette année encore, j'ai eu la chance de passer Noël en famille.

mercredi 7 février 2007

Samedi 23 décembre 2006 : Etre accueilli à Dakar

Réparations faites, je rejoins Dakar le 23 décembre 2006 et j'y arrive de justesse pour Noël, atteignant ainsi dans les temps le premier objectif que je m'étais fixé.
Je me rend aussitôt chez la famille Faye dont Fabrice, qui m'avait donné leur contact, m'avait dit : Tu verras, ils sont très accueillants et très gentils ; ils sont ma famille de Dakar ; d'ailleurs j'appelle Eduarda "Maman".

Eduarda est mère de 7 enfants en plus de ceux qui l'appellent "Maman. C'est une femme extraordinaire, toujours affairée et toujours joyeuse en Dieu. Lorsque j'arrive, elle est en train de préparer des bûches de Noël et des gâteaux de baptême pour tout le quartier. La maison déborde de pièces montées et de crème. Elle s'arrête quelques minutes pour m'accueillir et, après m'avoir confié à Georges, repart à ses fourneaux en chantant des louanges. Pendant les 5 jours que je passerai à Dakar elle sera toujours ainsi : souriant, vivant, louant.

Georges est plus posé. Il m'invite à m'asseoir au salon pour partager un riz au phacochère avec lui et s'amuse autant que moi de l'activité qui règne chez lui. Le naturel avec lequel il m'accueille nous voit passer 2 heures à discuter ensemble sans que je me demande une seule fois si je le dérange. Après quelques minutes d'une discussion assez conventionnelle permettant à chacun de connaître les grandes lignes de la vie de l'autre, Georges commence à me parler de l'Eglise au Sénégal.

L'Eglise du Sénégal est jeune et dynamique et cohabite parfaitement (à quelques exceptions d'extrémisme naissant près) avec la population majoritairement musulmane. Selon lui, ce qui créée un lien plus fort que les différences de leurs religions, ce sont les croyances animistes et les traditions qui restent très ancrées dans leur vie. Il pense néanmoins qu'un catholique doit se détacher des croyances animistes et sait que pour un Sénégalais, seule une grâce particulière de Dieu peut lui permettre cela. Georges a visiblement été touché par cette grâce.

Si pour lui un catholique doit se détacher des croyances animistes, il pense en revanche que les traditions sont bonnes et que la religion chrétienne doit s'appuyer sur celles-ci et l'enterrement du fondateur de l'abbaye de Keur Moussa qui a eu lieu quelques jours auparavant est un bon exemple. Afin de marquer leur attachement et leur respect pour le père Philippe, les frères de l'abbaye ont choisi d'ajouter au cérémonial classique d'un enterrement les honneurs faits habituellement à un chef de village :
- 3 coups de fusil sont tirés lors de la mise en terre
- un palmier est planté sur sa tombe ainsi, en venant arroser ce palmier, les personnes qui viendront se recueillir feront grandir l'arbre comme le père Philippe les a fait grandir.


Puis Georges se confie plus et me parle de sa foi, qui l'a toujours guidée dans sa vie et qui l'a amenée vers la communauté charismatique de l'Emmanuel. Elu par les autres membres de cette communauté, il en est le responsable mais cette charge lui pèse. En effet, il aurait préféré être là comme simple membre et faire ainsi une plus grande expérience de l'humilité.

Encouragé par ses confidences, je lui avoue que les Exercices Spirituels pour lesquels j'ai choisi de prendre chaque jour 45 minutes sont encore une véritable source de souffrance : chaque jour je repousse d'heure en heure le moment de cette prière jusqu'à la faire tard le soir ou ne pas la faire du tout. Je mesure le bien que me fait ce temps que je prends pour Dieu et pour moi et pourtant toutes les excuses sont bonnes pour changer mes plans et finalement la seule chose que je gagne à ne pas faire cette prière quotidienne est une culpabilité infondée.

Georges est le premier à qui je confie cela puisque je n'ai pas encore pu joindre Nikolaas, le prêtre jésuite qui m'accompagne pour ces Exercices, mais il est sans doute la bonne personne. En effet, l'heure et demie que j'ai déjà passée avec lui me suffit pour voir en lui une figure de sainteté et pourtant lui aussi voit dans la prière un combat difficile. Je ne serai désormais plus jamais seul sur la route de la prière.