A l'entrée du village où je demande mon chemin au premier groupe croisé, je suis très étonné de voir que la jeune fille qui monte dans la voiture pour m'accompagner porte un t-shirt avec une croix barrée d'un grand "Jesus loves you". Est-ce un village entièrement catholique ?
Le Frère Louis-Marie, responsable de la communauté, m'éclaire : "Ce village de 2 000 âmes compte 200 chrétiens seulement mais il y a en ce moment, et comme chaque année depuis 3 ans, le festival Notre-Dame de la Paix. Ce festival rassemble en fin d'année les jeunes du diocèse de Dakar qui souhaitent fêter la nouvelle année avec Jésus (car Jésus aime la fête) et qui peuvent ainsi se rencontrer."
Il s'agit en quelque sorte de JMJ locales. Je viens donc de perdre la brebis de la tranquillité mais c'est au moins la rencontre de 10 jeunes brebis sénégalaise que je viens de trouver.
Le festival alterne les temps de rencontres globales et de rencontres en plus petits groupes avec des phases de détente qui sont l'occasion de rencontres plus directes entre les jeunes.
Ici aussi je remarque qu'un effort particulier d'inculturation est fait :
- Les discussions en groupe sont des "causeries" où l'un des frères joue le rôle d'un chef de village exposant les faits et donnant la parole intelligemment pour permettre d'avancer grâce aux contributions de chacun
- A la veillée, l'un des frères, déguisé en vieillard et revêtant les habits traditionnels, rassemble quelques jeunes autour de lui pour conter à la manière Africaine la légende du fils prodigue pendant qu'un autre frère l'accompagne des douces notes de la Kora.
A l'issue d'une causerie sur le thème "La prière, pourquoi ? comment ?" qui m'intéressait particulièrement et où j'avais dû me présenter, l'un des jeunes, Alain (à la gauche du frère sur le film), intrigué par mon projet vint se présenter et me pose quelques questions. Je réponds puis, plus par politesse que par véritable intérêt d'abord, j'essaie de savoir ce qui l'a amené ici.
Très rapidement, je me rends compte que sa foi est immense car chacune de ses paroles, chacune de ses pensées, chacun des actes qu'il décrit, il les rapporte à Dieu, à Jésus ou à Marie.
Cette foi que je trouve si puissante, il ne l'a pas toujours eu. Il l'a d'ailleurs pendant longtemps laissé de côté mais après la mort tragique d'un de ses amis, il a fait un examen de conscience et a compris qu'il était vain de vivre pour soi-même et s'est efforcé de vivre pour Dieu, renonçant avec difficulté mais avec persévérance à toutes ses anciennes habitudes vaines.
Comme il me racontait avec simplicité sa conversion, un autre jeune, Emmanuel, athlétique et vêtu en hip-hopper, armé d'un sourire jusqu'aux oreilles, vient le saluer d'une claque retentissante dans le dos.
S'adressant à moi , il m'annonce de but en blanc : "Lui et moi, avant on se frappait. En fait on se tapait jamais directement car on était des caïds. On avait chacun notre bande et c'est nos bandes qui se castagnaient à notre place. Moi j'étais super respecté dans le quartier. Tout le monde savait que j'étais chef de gang. Et même encore aujourd'hui on me respecte. Personne ne touche à un de mes cheveux ou à celui de mes sœurs."
Un peu inquiété par cette entrée en matière, je lui explique que je ne m'intéresse pas aux cheveux de ses sœurs et je l'encourage à continuer à me raconter sa vie et ce qui l'amène ici.
Emmanuel a été chef de gang pendant de nombreuses années, allant de plus en plus loin dans la violence et la gravité de ses délits. Mais pendant tout ce temps, afin de donner le change et de faire plaisir à sa mère, il continue à servir la messe le dimanche.
Un jour, alors qu'il servait tranquillement la messe, il reconnaît dans l'assemblée une personne que sa bande avait agressée la veille. La première pensée qui lui vient alors est la suivante : "Si cette personne que j'ai agressée hier me reconnaît en train de servir la messe, c'est sûr qu'elle va perdre la foi : je ne peux plus continuer comme cela."
L'histoire ne dit pas s'il a hésité longtemps entre les 2 options qui se sont alors offertes à lui pour ne plus continuer comme cela mais le résultat est que cet homme qui avait été un chef de gang si acharné est aujourd'hui toujours aussi acharné mais au service de Dieu. Actuellement, il essaye d'écouter où Dieu l'appelle. Comme il aime le voyage, il espère être appelé à être missionnaire. Il pense qu'ainsi nous aurons l'occasion de nous revoir en Europe car "Désormais c'est l'Afrique qui doit venir évangéliser l'Europe".
Notre discussion passionnante est malheureusement écourtée. Alain et Emmanuel, les ennemis d'hier, doivent rejoindre la scène sur laquelle leur groupe de musique évangélique doit se produire devant un parterre de fans surexcités.